Faire tomber les murs
Un spiritual connu chante le texte biblique de la prise de Jéricho. Ce message se divise naturellement en trois parties : une explication du texte d’origine, une réflexion sur la manière dont les esclaves noirs l’ont interprété dans le chant Joshua Fit the Battle of Jéricho et, ensuite, je proposerai une interprétation pour notre temps.
Jéricho est la plus ancienne des villes connues dans le monde. Elle était déjà entourée de remparts vers 8000 av Jésus-Christ donc longtemps avant l’arrivée des hébreux dans la région. L’époque de Josué dont nous allons parler maintenant date environ de 1200 av notre ère. Les fortifications de la cité ont été détruites et reconstruites plusieurs fois. D’après les archéologues la dernière destruction massive date d'avant l’époque de Josué. Lorsque les hébreux de ce temps s'intallent dans la région, les murs de cette ville mythique étaient déjà en ruine.
Pour commencer
Le texte racontant la prise de Jéricho a été fixé bien après la conquête du pays. Seuls des sédentaires pouvaient rédiger et transmettre des textes complets. Donc le récit de la prise de Jéricho était raconté par oral et, plusieurs siècles après, les souvenirs de ces événements ont été rédigé afin de les conserver. La ville de Jéricho avait dans la mémoire collective une place importante puisque c’était la plus ancienne cité du monde.
Pour lire le texte passer le curseur sur la référence
Josué 6.1 à 20 extraits
La Bible donne à cette conquête de Jéricho l’aspect d’un récit merveilleux. Nous ne savons pas ce qui s’est passé concrètement, c’était il y a plus de 30 siècles. Fort heureusement, la Bible n’a pas décrit la bataille elle-même. Cela n’aurait servi à rien. Elle a eu lieu au moment où les tribus nomades se sont petit à petit sédentarisées dans la terre promise et, au fil des siècles ces tribus gardent le souvenir de cette bataille.
Puis le temps s’écoule et la situation change à plusieurs reprises au fil des siècles. Pour vous donner un ordre de grandeur : 8 siècles s’écoulent entre la bataille de Jéricho et le moment où la Judée est intégrée à l’empire grec d’Alexandre le grand. C’est, en gros, la période pendant laquelle l’Ancien Testament est rédigé.
Le sens du texte
Au moment de la mise par écrit de ce récit, le peuple est devenu sédentaire, certains vivent dans des cités comme par exemple Jéricho et, sur le plan militaire, le souci des hébreux c’est de défendre les villes. Pas du tout de les attaquer. Donc le descriptif des actions militaires autour de Jéricho n’aurait été absolument d’aucune aide au moment où ce récit a été fixé dans la Bible.
Facile à comprendre : il y a eu en Europe une pandémie de peste qui a commencé en 1347. Sa description avec les remèdes de l’époque ne nous aurait pas été très utiles de nos jours pour combattre le COVID. Pareil : Au, fil des siècles, le peuple de Dieu a gardé en mémoire la victoire de Jéricho mais il a dû relever bien d’autres défis, dans des conditions différentes. Le rappel des techniques du passé, de l’époque de Jéricho, aurait été un handicap plutôt qu’une aide. Chaque défi est différent et la pire des choses c’est de reproduire le passé.
Ce texte de l’Ancien Testament décrit tout simplement une liturgie. Le chiffre 7 le prouve, nous sommes dans un récit symbolique décrivant une liturgie vécue par le peuple lorsqu’il fallait combattre des difficultés. Garder la mémoire de la victoire ayant permis la conquête de la ville la plus célèbre du monde, c’était une manière d’encourager la population à se mobiliser pour surmonter un obstacle.
Il faut continuer même lorsque rien ne semble changer.
Il ne s’agit pas de décrire une bataille mais de rappeler comment la victoire arrive : avec la participation de tous, le courage, la volonté et l’énergie venant de Dieu. Chacun, chacune doit se mobiliser comme jadis pour agir ensemble face à l’adversité. Cette liturgie a la forme d’une procession, donc une marche : face à l’adversité … il faut avancer. Tous y participent chacun donnant du courage à l’autre. Le souvenir de cette antique bataille rappelle aussi la présence de Dieu au milieu du peuple.
Les obstacles évoluent …
Les esclaves noirs américains ne savent rien des recherches archéologiques sur Jéricho. De toute manière ils ne cherchent pas, dans leurs chants, à raconter fidèlement le texte biblique. Ils le transforment en un chant d'espérance, de résistance et de confiance. Les paroles varient selon les versions, mais les principaux couplets gardent la même signification.
Le refrain résume toute l'histoire : les murailles de Jéricho s'écroulent. Joshua fought (fit) the battle of Jericho... And the walls came tumbling down.
Un couplet décrit la marche autour de la ville. Nous n’avons pas entendu tout le récit, mais pendant six jours, personne ne doit parler. Cette procession étrange constitue une épreuve de confiance. Les habitants de Jéricho voient défiler cette armée sans comprendre. Dans le spiritual, cette marche devient le symbole de la persévérance. Il faut continuer même lorsque rien ne semble changer.
Les trompettes jouent un rôle essentiel. Dans Josué 6, les prêtres soufflent dans des cors de bélier. Ce ne sont pas des instruments militaires. Ils servent aux fêtes religieuses et aux rassemblements du peuple. Le chant rappelle ainsi que la victoire appartient d'abord à Dieu. Les trompettes annoncent sa présence plus qu'elles ne donnent un ordre d'attaque. Elles sont couramment utilisées dans les cultes de l’Ancien Testament.
La chute des murailles représente bien davantage qu'un exploit militaire. Pour les esclaves afro-américains qui chantaient ce spiritual, Jéricho symbolisait toutes les formes d'oppression : l'esclavage, les lois injustes, les humiliations quotidiennes. Les murs deviennent l'image de tout ce qui enferme les êtres humains. Leur effondrement annonce la liberté.
Le chant célèbre la confiance, pas la guerre. Dans le récit biblique, la victoire dépend de la fidélité du peuple à un projet qui semble déraisonnable et non des armes ou du courage des soldats. Pour les communautés noires américaines, cette histoire devient une promesse : les puissances qui paraissent invincibles peuvent disparaître. Les murs de la ségrégation et de l'esclavage ne sont pas éternels.
… Mais Dieu est toujours là
Peu importe la nature de l’obstacle à franchir, Dieu est toujours là, accompagnant mystérieusement les humains dans leur lutte pour vivre mieux.
il ne glorifie pas la destruction d'une ville, mais la chute de ce qui enferme les êtres humains
et les empêche de vivre libres.
La Bible décrit des liturgies bienfaisantes pour toutes sortes de situations. La liturgie de Jéricho est particulièrement bien adaptée lorsqu’il s’agit de se préparer à surmonter des épreuves ou lorsqu’il y a des obstacles à notre bonheur. Les murailles de Jéricho, ce sont les murs qui nuisent à notre bien-être, à notre épanouissement, à notre avancée dans la vie.
Ce spiritual invite à ne pas renoncer devant les obstacles. Les murs de Jéricho peuvent représenter : la peur ; la maladie ; l'injustice sociale ; le racisme ; les conflits ; tout ce qui semble empêcher la vie de progresser. La véritable bataille n'est pas celle contre des personnes, mais contre les forces qui détruisent la dignité humaine.
Le livre de Josué présente la prise de Jéricho comme une guerre sainte. Or, le spiritual déplace déjà le sens du récit. Il ne célèbre ni le massacre de la ville ni la violence de la conquête. Il ne retient qu'une image : les murs tombent. Cette sélection transforme un récit de conquête en une espérance de libération. Les esclaves afro-américains privilégient ce qui ouvre un avenir plutôt que ce qui justifie la violence. C'est sans doute la raison pour laquelle ce chant demeure si universel : il ne glorifie pas la destruction d'une ville, mais la chute de ce qui enferme les êtres humains et les empêche de vivre libres.
Les murs de l’esclavage sont tombés, pas complètement nous dit l’actualité car le combat pour le bien est une lutte permanente et la liturgie de Jéricho est toujours d’actualité. Lorsqu’elle était vécue du temps de l’esclavage, elle offrait des moments d’espoirs et de bonheur aux esclaves. Elle rappelle que l’énergie de Dieu nous est toujours donné même dans les pires moments de l’existence.
Eh oui, les principes ayant permis de mobiliser cette formidable énergie devant les murailles de Jéricho sont de plus en plus d’actualité: avancer, marcher ensemble pour s’encourager les uns les autres et se rappeler sans cesse la présence de Dieu puissant et bienveillant.
Mais encore
Je ne parle pas ici du verset 21. Comme souvent, notre texte biblique résulte de 10 siècles d’interprétations. Lorsqu’il fut fixé il y a 2000 ans, les scribes n’ont pas voulu choisir entre les différentes variantes. Ils les ont recopiées bout à bout, sans se soucier d’une réelle cohérence narrative. L’important était de conserver tous les témoignages du passé. De plus, l’hébreu est une langue sémitique (comme l’arabe) très différente de nos langues indo-européennes. Résultats : bien des versets méritent une remise en situation et ne peuvent pas être traduits directement dans notre langue. Le verset 21 fait partie des mentions guerrières symboliques qu’il convient d’étudier avec d’autres expressions de ce type.